Jacques Hélian raconte...

Jacques Hélian raconte ici l'aventure de son orchestre, de 1944 à 1957.


1- ELEMENTS BIOGRAPHIQUES
De la roulette (du dentiste) à la baguette (du chef d'orchestre)...


Souligné en rouge? C'est un lien cliquable!



Jacques Hélian est né à Paris le 7 juin 1912, fils de Sarkis der Mikaelian, d'origine arménienne et d'Henriette Ruzé issue d'une vielle famille picarde. Il entre à l'Ecole Dentaire à 15 ans et demi (avec dispense car trop jeune). Il suit 3 ans d'études: restent 2 ans pour le diplôme, mais entre temps, Raymond Legrand, son beau-frère le convertit au jazz.
En 1932, il débute au saxophone avec Roland Dorsay, puis rejoint Raymond Legrand, puis les Collégiens de Ray Ventura en 1936. En 1937, sursitaire du service militaire, il rejoint le 5è Régiment d'Infanterie où il est affecté à la musique. Il est libéré le 17 octobre 1938.
C'est alors que Ray Ventura le charge de réaliser 50 émissions de publicité radiophonique pour les gaines "Scandale" qui seront diffusées le dimanche à 20h15 sur le Poste Parisien. Emissions relayées par Radio Toulouse le vendredi à 20h30 pour une demi-heure de musique allant du jazz au symphonique.
Mais, rappelé par le 5è RI, lors de l'offensive allemande de juin 40, il perd son saxo: il n'en rejouera pas.

La suite? Jacques Hélian vous la raconte lui-même:

2- AOUT 1944: LE SUCCES IMMEDIAT

"Ma classe arrive le 3 mars 1943. Je suis libéré sanitaire, chanceux malgré tout de ne pas avoir dû attendre l’effondrement final du Troisième Reich, ce qui m’a permis de préparer à temps quelques petites idées, longuement mûries dans ma tête depuis quatre ans. Ma décision est prise : dès que la France sera redevenue la France, je serai devant un vrai orchestre attractif et je le mènerai au succès.

Et c’est l’attente angoissée. Tout le monde est pendu aux nouvelles de « Ici Londres ». Après quelque repos bien mérité, passé dans la Mayenne, je sollicite la Radiodiffusion nationale qui m’accorde très généreusement une série de petites émissions que j’intitule « Musique s’il vous plaît ».

Premier concert le vendredi 2 avril 1944. Il y en eut 7 en tout, dont la première composition de mon neveu, Michel Legrand, alors âgé de onze ans… Avec Hubert Rostaing, je réalise l’animation du cabaret « Le Bœuf sur le Toit » du 10 Mai au 4 juin. Ayant eu vent que Süsdorf, directeur de Radio Paris (allemand) demande à me voir pour me confier éventuellement la succession de Raymond Legrand défaillant, je me contente de faire la sourde oreille et de ne pas donner suite. Non, vraiment, ce n’est pas le moment d’aller se faire remarquer par là. Il vaut mieux rester neuf, dans l’attente d’une libération que l’on sent toute proche.

Le 25 Août 1944, Paris est libéré, enfin ! La nouvelle « Radio de la Nation Française » est dirigée par Jean Guignebert. Le jeudi 7 septembre, je suis déjà installé au studio du 21 Rue de Grenelle, dirigeant de 13h 10 à 14h, vingt minutes de musique interalliée et vingt minutes de chansons..

Les derniers coups de feu tirés dans les rues de Paris, un groupe de musiciens recruté par moi répète d’arrache-pied. « Pour quelle affaire répète-t-on ? » me demandaient certains. Je n’en savais trop rien, mais j’étais décidé à tenter le grand coup, pensant, à juste titre, qu’il y avait une place à prendre dans le domaine du « big band » français. Francine Aubret, une jeune Belge , native de Liège, était une jolie blonde à la voix de contralto, spécialiste des mélodies de charme mais interprétant aussi la fantaisie de le rythme avec talent ; son partenaire, Zappy Max était en rupture d’un numéro comique d’harmonicas : il passa l’audition devant moi, chanta sans piano, joua de l’harmonica et, tout essoufflé, dansa les claquettes … sur de la moquette, le tout en deux minutes ; il fut engagé.

Les premiers morceaux mis en chantier furent « Fleur de Paris » et « Quand allons-nous nous marier ? ». « Fleur de Paris », écrite par Maurice Vandair et Henry Bourtayre, allait très rapidement accéder au succès et devenir une sorte d’hymne de la libération, hymne joyeux bien sûr, l’hymne sérieux restant « Le Chant des Partisans ». Le 15octobre, va débuter une série d’émissions de radio avec Jacques Pauliac : « Ce soir Music-Hall » voit défiler les vedettes naissantes : Yves Montand, Les Compagnons de la Chanson.

Le 25 octobre, est signé, après audition, un contrat pour l’Armorial, nouveau cabaret situé au 14 Rue Magellan. Nous devons y séjourner jusqu’au 31 mai 1945. L’Armorial, élégant établissement, le cabaret de l’élite comme disait la publicité, devint effectivement l’endroit select, fréquenté par le Tout-Paris et les Etats-majors alliés. Chaque soir, entre 21h et 2 heures du matin, la salle était archi-pleine. Un violoniste, ami de Charley Bazin vint s’adjoindre à l’orchestre : Jo Charrier. Grimaçant sans cesse et inventant des gags avec son violon, il faisait rire aussi bien les danseurs que les musiciens.

Parmi les habitués de l’Armorial, il y avait un M. Drouilly, descendant des noctambules de la Belle Epoque . Sortant d’une boite de nuit à six heures du matin, il monta, avec quelques amis, dans un fiacre qui stationnait au rond-point des Champs Elysées et lança au conducteur : « Cocher, à Biarritz ». Ce dernier ne se démonta pas et, fouette cocher, ils prirent la route pour se retrouver effectivement à Biarritz… deux semaines plus tard !

L’Armorial était fréquenté par de nombreux officiers de l’Armée Américaine. L’un d’entre eux, déjà venu deux fois, revint dans la nuit du 12 au 13 décembre. C’était le Major Glenn Miller. Avec lui, je bus quelques verres de champagne ; la jeune chanteuse de jazz Irène Hilda vint nous rejoindre et Glenn nous expliqua qu’il avait constitué un fameux « American Army Air Force Orchestra » qui devait se produire à Paris la semaine suivante ; il devait partir ce matin même pour Londres chercher son orchestre. A trois heures du matin, avant de nous quitter, il signa mon livre d’or. C’est sans doute l’un des derniers autographes donnés par ce grand musicien. Il allait trouver la mort tragiquement dans l’avion qui le ramenait en France le matin du 15 décembre 1944.





La semaine suivante, j’étais à l’Olympia, écouter l’orchestre vraiment fabuleux, mais sans son chef…hélas ! Le batteur Ray Mc Kinley avait pris en main la direction du big band et nous présenta des petits bijoux, des chefs-d’œuvre de composition et d’arrangement : « In the mood », « St Louis blues march », « Moonlight Serenade », « American Patrol », « Tuxedo Junction » etc.

M. Guiral, de l’Armorial, eut la bonne idée de nous donner relâche le mardi, ce qui nous permit d’aller nous produire ailleurs pour changer d’air. A partir du mardi 16 janvier 1945, pour 26 semaines, une émission retransmise en direct du Poste Parisien de 20 h 15 à 20 h 45 nous obligeait à mettre au point 4 ou 5 arrangements ou chansons en primeur à chaque émission.


Dès le 16 janvier, un chanteur de charme, comme on disait alors, vient compléter l’équipe vocale : Michel Roger. Pour cette série d’émissions, les morceaux étaient présentés avec de petits sketches parlés, courts et généralement amusants : la presse se déchaîna mais le succès fut immédiat. Ma formule était ; jazz, chansons, bonne humeur. Je voulais continuer la lignée des grands orchestres qui ont su populariser ce qu’on a appelé le « jazz français ».


Je commençai à créer des quantités de chansons que des millions de gens fredonnèrent et dont certaines sont encore sur toutes les lèvres aujourd’hui. Ma tâche était également de découvrir de nouveaux talents et je ne crois pas y avoir manqué. Mon orchestre allait devenir une pépinière de musiciens et d’artistes qui, pour beaucoup, connaîtront une remarquable carrière.


A la fin du mois de mai 1945, de ma propre volonté et malgré des finances assez basses, je lâchai la proie (c’est à dire l’Armorial) pour l’ombre d’incertains galas occasionnels. J’étais bien décidé à affronter une carrière de scène et à ne pas être catalogué comme un orchestre pour faire danser en cabaret."

JACQUES HELIAN. Adapté de « Les Grands Orchestres de Music-hall en France », éditions. Fillipacchi. 1984.

Dès 1944, Jacques Hélian s’attacha à convaincre Maurice Chevalier, que certains critiquaient pour sa « complaisance » passée avec l’occupant, d’enregistrer « Fleur de Paris ». Ce qu’il fit le 29 mars 1945, accompagné par Jacques Hélian, lequel n’enregistra sa propre version que le 7 juin. Les deux disques sortiront bien plus tard et, malgré les demandes, seront presque toujours manquants dans les bacs des disquaires, faute de matière première disponible.

En 1947, à peu de temps d'intervalle, Ginette Garcin et Jean Marco rejoignent l'orchestre dont ils feront les beaux jours pendant plusieurs années.

Roland Fauré

3- 1947: GINETTE GARCIN ET JEAN MARCO REJOIGNENT L'ORCHESTRE





Nous sommes le 1er Février 1947. Au cours d'un bal au Palais d'Orsay, Francine Claudel est remplacée par "une petite débutante": Ginette Garcin.

"C'est à Lyon, au mois de décembre précédent, que Francine m'avait annoncé son intention de se marier avec Robert Dalban et de ce fait elle ne voulait plus voyager avec l'orchestre. L'impresario lyonnais René Valéry, à qui je confiai ce regrettable départ, me suggéra: Ici je connais quelques jeunes chanteuses qui pourraient très bien faire ton affaire. Veux-tu que j'organise pour demain après midi des auditions à la Villa Rose?
Le lendemain donc auditions. Les jeunes filles se présentent et vocalisent. Une, deux, trois, quatre défilent; L'une n'est pas trop mal; ça continue: sept, huit...Voilà, c'est terminé; je suis un peu déçu. Restant évasif, je m'apprête à partir, mais Valéry me retient: Il y a aussi une petite marseillaise qui veut absolument être présentée. Fais-lui plaisir, écoute-la; mais je te le dis tout de suite, c'est très faible!
Et voilà notre petite Marseillaise qui, timidement, sussure et dansotte je ne sais quoi. (...) Alors moi me levant: "Merci mademoiselle", et à Valéry: "C'est celle -là qu'il me faut". Avais-je un certain sens pour déceler des talents cachés? En tout cas, c'est en me fiant à mon instinct que je réussis à m'entourer d'éléments de valeur.

(...)

Enfin vient un chanteur qui allait prendre une place dominante. Une carrière brillante mais hélas courte: ce sera la destinée de Jean Marco. De son vrai nom, Jean Marcopoulos, né d'une famille grecque, Marco avait été incorporé dans son jeune âge à la fameuse Manécanterie des Petits Chanteurs à la Croix de Bois. Attiré par le monde artistique,, il prit des leçons de guitare avec Johnny Sabrou, s'essaya dans des petits cabarets, fit un stage avec l'orchestre d'Alix Combelle et composa des chansons, de bonne qualité ma foi.
C'est l'éditeur Jean Solar qui l'incita à me présenter ses oeuvres: je pris les chansons et le chanteur par la même occasion. Son physique rude et charmeur à la fois, sa voix rauque et timbrée, son assurance, la puissance contenue de sa personnalité m'avaient subjugué. Il lui manquait une certaine pose de voix et de la diction: je lui fis acquérir ces qualités par l'écoute poussée des disques du chanteur américain Billy Ekstine.
En octobre 1947, il était fin prêt! Il se "mit" au charme et à la fantaisie aussi rapidement que Ginette Garcin. A eux deux, ils formèrent le couple idéal qui fit les beaux jours de l'orchestre durant des années".

JACQUES HELIAN. Adapté de « Les Grands Orchestres de Music-hall en France », éditions. Fillipacchi. 1984.



George Cloud et Ernie Royal



Les "Hélianes" en 1952: Rita Castel, Claude Evelyne, Lou Darley.



Le chef et son principal arrangeur René Beaux réfléchissent à un arrangement pour "Titine"



Jean Marco et Jacques Hélian dans une scène du film "Tambour Battant".




4- 1949 : LE GRAND TOURNANT

"Après l’été 1949, la composition de l’orchestre est remaniée. Il y a quelques innovations et une amélioration de la qualité musicale. Dans les rythmes, Pierre Guyot est au piano (un bon technicien qui joue avec beaucoup de finesse et d’élégance) ; Ladislas Czabanyck est à la contrebasse (un ancien de chez Rostaing) ; Christian Garros (en progrès constant) à la batterie ; enfin, à la guitare, Jean Marco (quand il ne chante pas).


Les saxos altos sont : George Cloud, le meilleur en France sur cet instrument, un élève de Marcel Mule et 1er prix du conservatoire de Paris ; André Rolland, musicien de valeur. Les saxos ténors sont Jacques Nasslet et Gaston Etienne, des éléments solides. Le saxo baryton, aussi soliste à la clarinette, est Gérard Lévecque, ex-quintette du Hot-Club de France, ex-Collégien de Ray Ventura d’après-guerre. Les trompettes sont : André Cornille, toujours fidèle au poste ; Fred Gérard, soliste de jazz ; Fernand Verstraete, un musicien complet découvert en province, qui est également accordéoniste ; Al Mone, spécialiste de l’aigu, excellent showman. Les trombones sont : Gaston Moat et Henry Tallourd de l’ancienne équipe, et Gabriel Villain qui complète le trio. Le duo chantant, toujours parfait : Ginette Garcin et Jean Marco. Les fantaisistes : Patoum, et, à partir du 10 octobre, Pierre Brun, également flutiste.

Enfin, une nouveauté pour la France, un trio vocal féminin que j’appelai « Les Hélianes ». Depuis un certain temps, je cherchais des chanteuses capables de vocaliser en parties divisées à la manière des fameuses « Andrew Sisters ». C’est à l’audition du disque d’un ensemble vocal Suisse « Les Ondelines » qu’une voix retint mon attention. Renseignements pris, il s’agissait d’une jeune Lausannoise, Claude Evelyne. Elle accepta d’assurer la première voix des Hélianes, la seconde voix étant celle d’une Française (malgré son nom), Nadine Young, et pour la voix grave, une autre Lausannoise, Rita Castel. Ces trois charmantes demoiselles seront prises en main par mes soins, du 12 au 26 septembre, cinq heures par jour au domicile de Pierre Guyot, réquisitionné à son piano. Seulement deux œuvres seront mises en chantier : "La Danse du Sabre », volontairement choisie pour sa difficulté, et « Le Barbier de Palermo ». Je fais subir à ces jeunes filles une épreuve ardue pour que le reste à venir paraisse d’une étonnante facilité. Travail de super détail : timbre, vibrato, soutien des sons, articulation des mots,.. tout cela pour arriver à la fusion parfaite des accords. Deux semaines d’exercices poussés et le résultat est là : l’ensemble est juste, harmonieux, percutant, chaleureux… ce que je voulais obtenir.


Répétition générale le 26 septembre. L’orchestre comprend maintenant 23 personnes pour la scène, trois régisseurs et deux personnes au secrétariat.


Un nouvel arrangeur va aussi marquer de sa personnalité l’ensemble du programme, donnant une couleur et une richesse de son exceptionnelle aux instruments et plus encore aux voix: Oui, René Beaux savait, comme Mozart,
« marier les notes qui s’aiment » ! Il va falloir faire vivre tout ce monde à longueur d’année, payer les frais et charges. Allons, retroussons les manches et au boulot !


Le 4 octobre, séance Pathé, toujours dans le hangar de la rue Albert. Répétition du premier morceau à cuivres percutants. L’ingénieur du son, M. Richard, sort de sa cabine et lance : « C’est impossible à enregistrer ! » A cette époque, les micros étaient recouverts de petits chapeaux protecteurs contre les éclats sonores. La technique n’avait pas encore pris son envol ; c’est tout juste si on avait abandonné les fameux gâteaux de cire pour les remplacer, à l’enregistrement, par des disques souples. On arrive enfin au bout de nos peines sans trop de tracas. M. Richard est quand même venu me souffler à l’oreille : « M. Hélian, pourquoi donc tous ces gens qui chantent ensemble tous en même temps ? Plus il y en a et moins on comprend les paroles. Un seul, ça suffirait. Pensez-y ! ».


Un spectacle de deux heures trente est mis sur pied. Programme de variétés comprenant de la gaieté, du rythme, des chansons, de la musique et des sketches, le tout bien dosé pour satisfaire tous les publics. Pour subsister, il fallait que les salles soient pleines : elles le furent et cela devait durer quelques années. Partout où nous passions, les locations allaient s’enlever très vite. Arrivant dans un théâtre, j’allais demander avant toute chose : « Combien a-t-on refusé de personnes ce soir ? »


Un évènement : le 20 mars 1950 était signée à Grenoble ma participation au film « Pigalle St Germain-des Prés ». Mon premier long métrage, réalisation de Hoche-Production, c'est-à-dire Ray Ventura qui déclarera à ce sujet : « J’ai passé mon bâton de chef d’orchestre à Jacques Hélian, mon premier saxo d’avant-guerre. Depuis, il a fait son chemin ».


Un autre évènement de taille en cette année 1950 : le 14 septembre, je vais accueillir au Havre le célèbre trompettiste noir américain Ernie Royal, que j’avais engagé lors de son passage à Paris avec l’orchestre de Duke Ellington. Ernie, ex-élément de chez Woody Herman, Count Basie et Duke entre autres, est considéré comme le quatrième trompettiste du monde. Moi, chef d’orchestre catalogué comme étant « de variétés », j’avais maintenant la possibilité d’améliorer les qualités en jazz de l’ensemble. Ernie, musicien complet – style, technique, improvisateur, premier trompette, leader de pupitre- allait considérablement embellir la valeur instrumentale de mon équipe. Après un sketch de Patoum et Pierre Brun, après la chanson « Etoile des Neiges », je pouvais me permettre d’offrir au public un soliste de cette envergure !

Et comme l’écrivait Frank Tenot dans « Jazz-Hot » : « Chez Jacques Hélian, beaucoup de chansons, un peu de jazz. Mais notre ami fait du bon travail avec son orchestre qui comprend Gérard Lévecque et aujourd’hui Ernie Royal. Et ce bon travail c’est justement celui qui consiste à faire entendre du jazz à des gens qui sont venus pour écouter toute autre chose et à leur faire applaudir le jazz. »

JACQUES HELIAN. Adapté de « Les Grands Orchestres de Music-hall en France », éd. Filipacchi. 1984.

C'est peut-être l'année 1950 et le début de l'année 1951 qui marquent l'équilibre parfait et la maturité artistique de Jacques Hélian et son orchestre. Tous les ingrédients essentiels de l'alchimie sont réunis: Les Hélianes sont en place; Ginette Garcin est encore là; L'orchestre tourne son premier film, le meilleur, avec la caution de Ventura qui le produit; Ernie Royal va galvaniser les jazzmen; Jean Marco joue pleinement son rôle de chanteur-vedette; René Beaux invente un son nouveau.
Certes, Hélian va toucher les dividendes d'un tel investissement pendant plusieurs années. Pourtant, si l'on y regarde de près, quelques fissures apparaissent dès le milieu de l'année 1951. Dans le film "Musique en Tête", alors que Ginette Garcin est déjà sur la touche, Jean Marco est occulté et doublé par Rudy Hirigoyen pour l'écran: l'orchestre se trouve privé de son couple vedette des années précédentes. Hélian sait qu'il devra un jour remplacer Marco: il fait des essais tous azimuths, donne sa chance à Henry Tallourd, introduit Serge Lancy...tandis que, du côté des voix féminines, Lou Darley n'arrivera qu'en avril 52. L'identité artistique du groupe vocal devient un peu plus incertaine, mais le public ne s'en aperçoit pas encore, jusqu'au cataclysme du printemps 53: Avec le départ de Claude Evelyne et la disparition de Jean Marco, Hélian n'a plus d'autre choix que d'annoncer, dès
1954, un "programme entièrement nouveau" autour de Lou Darley, Denise Rosia au début et Jean-Louis Tristan.
Et pendant tout ce temps, lentement mais inexorablement, les goûts du public évoluent et les charges financières explosent; le nombre de chansons augmente et le nombre de "tubes" diminue...Dès 1955, les soucis commencent et en 1956, il va être urgent pour Jacques Hélian de réorienter son orchestre.
RF

5- 1956: L'AVENTURE DU "BIG BAND" DE JAZZ





On enregistre: Lou Darley, Roger Courcel, Paul Piguillem




On the road again...


"La destinée de l'orchestre me donne des soucis. Poussé de divers côtés, je décide de tenter une grande expérience. A " Jazz Hot " je dis ceci : " Dans la mesure où le goût du public a profondément évolué en faveur du jazz, je pense que le moment est peut-être venu de tenter une grande expérience en présentant au public un véritable orchestre de jazz, comme en ont les Américains ou les Anglais. Mais pour cela, j'ai besoin de tous les jazz fans que touche votre revue.(…) Cette année, je monte un orchestre qui comprend presque exclusivement des jazzmen, des jazzmen de classe, avec lequel je vais entreprendre une longue série de concerts à travers la France. Le programme dépendra des réactions du public. Je souhaiterais ne jouer que du jazz, mais il faudra bien que je satisfasse ceux qui nous demanderont une chanson ou une fantaisie. La proportion du jazz serait de la moitié environ et il ne tiendra qu'à l'amateur qu'elle augmente ".

Ce nouvel orchestre comprend beaucoup de musiciens qui n'avaient jamais encore joué en grande formation, tels Bob Garcia ou Jean-Louis Chautemps. Je fais le sacrifice de faire venir des Etats-Unis le plus grand de tous les batteurs : Kenny Clarke lui-même avec un contrat pour deux années, et de Belgique le bassiste fabuleux Jean Warland. Quelle section de rythmes !

Voici l'orchestre 56/57 : Jean Baissat, Edmond Harnie, Pierre Thibaud,, Albert Vannequé (trompettes) ; Bill Tamper, Raymond Fonsèque, Luis Fuentes (trombones) ; Michel Cassez (saxo alto) ; Bob Garcia, George Blanc (saxos ténors) ; Jean-Louis Chautemps (saxo baryton) ; Paul Piguillem (guitare) ; Jean Warland (contrebasse) ; Sadi (vibraphone, bongo) ; Kenny Clarke (batterie) ; Humberto Canto (percussion et chant) ; Lou Darley et Roger Courcel (chant) ; Gérard Lévecque et René Beaux (arrangeurs).

Le 26 septembre, débutent les répétitions. Impressionnés par la présence de Kenny, les musiciens montrent une ardeur et un plaisir extraordinaires au travail. Et ça swingue.

Hélas, je ne veux pas jouer les misérables, mais je dois avouer que j'étais alors assailli par des ennuis graves : une sérieuse maladie m'enlevait toutes mes forces, un contrôle fiscal aveugle et sans pitié, des indélicatesses , pour ne pas dire plus, émanant de certaines personnes de mon entourage en qui j'avais eu le grand tort de placer toute ma confiance, et, comme bouquet final, des dissensions dans mon ménage.

Je garde bon moral quand même mais la maladie me terrasse finalement. Je dois rester couché pendant un mois avec un traitement de choc. (…) Je confie l'orchestre à Lévecque qui va assurer les répétitions pour la mise au point du programme, dont le solo de Kenny, " Vulcano ". Par l'intermédiaire du téléphone, je reste en contact avec ma formation ; je suis mis au courant des moindres modifications. L'orchestre sera prêt le 6 octobre pour ses productions scéniques, les radios et les disques. Janot Morales, appelé de Belgique, va en prendre la direction. Brave Janot ! Aux guichets des salles de spectacle, un panneau annonce mon absence. Bien des gens s'en retournent, pensant (à tort) que le show va être moins bon.

Un mois se passe. Appelé par ses obligations, Morales regagne la Belgique. Je pense être en état de reprendre l'orchestre en main pour assurer 4 concerts à Alger, salle Pierre Bordes, les 3 et 4 Novembre. Les médecins déclarent : " Tout va bien, nous sommes très contents, vous pouvez partir à Alger ". Mais ces messieurs de la Faculté ajoutent : " On va vous opérer la semaine prochaine ". La douche écossaise. Emouvants concerts à Alger. Les évènements créaient un climat de tension patriotique. Je fis jouer à l'orchestre " La Marseillaise ", le cœur serré. Deux jours particulièrement pénibles pour moi : affaibli, je ne tiens plus sur mes jambes.

Opération le 7 novembre pour l'ablation du rein gauche. Et c'est Sadi qui, le surlendemain, se posta devant l'orchestre à l'Apollo d'Hénin-Liétard pour le bon déroulement de spectacle. Il faut s'appeler Sadi pour prendre une telle responsabilité au pied levé. Le 10 c'est Bruxelles, le Palais du Heysel, puis Alfortville, le Gaumont, Orléans, Evreux, Tours etc. jusqu'au début Février, toujours sous la direction de Sadi.


Jacques Hélian et Kenny Clarke

Un grand merci à Vanessa SERIE, fille de Roger Courcel, qui nous a envoyé beaucoup de photos de cette époque.
(Voir, aussi, notre "
album photos".)

De ma convalescence je sors affaibli et maigre comme un " stockfish ". Je reprends peu à peu la conduite de l'orchestre. Un jour oui, un jour non. Mais ça ne va plus. Les recettes sont faibles et je n'ai plus d'allant. En Mars, c'est Beausoleil, Istres, Béziers, Cavaillon, Marseille, Arles, Sète, Aubagne.

Le vendredi 15 Mars 1957, après le spectacle du Capitole à Orange, l'orchestre est dissous. C'est fini !

L'orchestre Jacques Hélian a vécu presque treize ans, sans discontinuer, diffusant, aussitôt Paris libéré, des chansons, du jazz, de la bonne humeur. Les media actuels feront ce qu'ils veulent. Ils peuvent exploiter le " rétro " des années 1944/56, découvrir les " Etoile des neiges ", " Fleur de Paris ", " Le gros Bill ", " Vieille canaille " ou autres chansons sans que mon nom soit cité une seule fois : il n'empêche que mon orchestre a fortement marqué les années d'après-guerre, comme celui de Raymond Legrand le temps de l'occupation et comme les Collégiens de Ray Ventura la grande époque des années trente. Même si je n'ai pas fait fortune dans l'entreprise, j'ai conscience d'avoir réalisé une œuvre qui compte, digne de la confiance que m'ont accordée des millions de gens ou plutôt des millions d'amis."

JACQUES HELIAN. Adapté de « Les Grands Orchestres de Music-hall en France », éd. Filipacchi. 1984.

Ces 6 mois, qui ont été une formidable réussite artistique, ont tourné au fiasco commercial.
Jacques Hélian en donne la raison principale mais il y en a d'autres. L'absence de soutien, depuis déjà quelque temps, de sa maison de disques, qui aurait voulu qu'Hélian se reconvertisse vers le style Frank Pourcel, n'a pas arrangé les choses: aucun des morceaux de jazz joués dans les concerts n'est sorti en disque et nous sommes aujourd'hui consternés que toute cette musique soit perdue. Restent, heureusement, quelques bonnes chansons avec Lou Darley et Roger Courcel.
Les préjugés aussi ont sévi: comment un chef d'orchestre étiqueté "variétés" pouvait-il jouer du bon jazz? Lorsqu'un Hugues Panassié, Président du Hot-Club de France, un passionné hypersectaire qui avait excommunié Miles Davis et Dizzy Gillespie, vous répète que le jazz est exclusivement une affaire de noirs (et encore pas tous!) et que Benny Goodman n'en joue pas, vous vous interrogez! Beaucoup de Français dans les années 50 étaient persuadés que le jazz s'arrêtait à Louis Armstrong et Sidney Bechet! Stan Kenton relevait de l'hérésie, alors Jacques Hélian...

Cet épisode a été, hélas, le premier et dernier big band de jazz permanent en France.

RF

Voir Jacques Hélian et le jazz

5- EPILOGUE

"En 57-58, je cherche un dérivatif. Je lance des tournées de music-hall à travers la France: Piaf, Aznavour, Dalida voyagent sous le label "Productions JH".
En 1958, sollicité par de nombreux comités des fêtes, je me décide à reformer un orchestre pour faire danser et présenter quelques numéros d'attraction. Cet orchestre, toujours composé d'excellents éléments, n'avait pas de caractère créatif mais assurait un bon travail plaisant."

En feront partie notamment Christiane Legrand, nièce d'Hélian, Danny Dallest, Claudine Meunier et Nadine Gaudel, ainsique Fred Harvey et Vasso Marco, frère de Jean. Il devait durer de façon intermittente jusqu'au 31 décembre 1979 où il prend fin lors d'un bal de réveillon à l'Hôtel Sheraton de Paris.
"Maintenant vient l'âge des cheveux blancs et des souvenirs. Mais après avoir tant fait, tant circulé, tant donné, tant besogné, il m'est difficile de rester inactif et l'écriture de ce livre arrive à point pour calmer cette ardeur toujours présente qui a été la force de ma vie".

JACQUES HELIAN. Adapté de « Les Grands Orchestres de Music-hall en France », éd. Filipacchi. 1984.